À lui
Mais tout ça est dit face public, sans bouger du tout
Tu m'as dit : « Je dois y aller. » Ta voix était troublée. Moi
je crois que ma gorge nouée m'a empêchée de te répondre. Tu n'as pas
bougé.
J'ai demandé : « Vous êtes marié ? »
Tu as ouvert grand tes yeux, étonnés. J'ai adoré cette expression. Tu as
dit : « Non. »
J'ai dit : « Ah. »
Tu n'as pas bougé.
Je comptais les secondes que tu m'accordais.
Tu as dit : « Et vous ? »
J'ai dit : « Quoi, et moi ? »
Tu as dit : « Vous êtes mariée ? »
J'ai ri, j'ai dit : « Oh non ! »,
Tu as dit : « Ouf. »
Nous avons éclaté de rire.
Tu t'es levé, je me suis levée. Tu t'es penché vers moi, ta main s'est posée
sur mon bras, j'ai senti une légère pression, j'ai frissonné. Nous nous sommes
faits la bise maladroitement. Puis j'ai dit encore quelques banalités en
époussetant ton épaule d'un geste machinal. Alors tu m'as prise dans tes bras,
tu m'as serrée si fort ! Tu as murmuré dans le creux de mon oreille :
« Je ne vous parlerais pas de mes rêves. » Et tu es parti. Tu t'es
enfui plus exactement.
Silence… Elle se lève d’un bond.
Au public
Avec violence
Je suis restée con, il n'y a pas d'autre mot ! Plantée là, incapable de
mouvements, paniquée, dans ce café glauque. Lui parti, il ne restait que le
bruit, la fumée de cigarettes, le rire gras des hommes accoudés au bar, le
gloussement vulgaire des filles au fond de la salle. C'était comme si le réel
me sautait à la gueule, d'un coup.
Je me suis mise à pleurer comme une idiote, incontrôlable, intarissable,
j'avais honte de mes larmes, ici, sous les yeux des clients dont le regard
salissait tout.
J'ai pensé que nous n'avions pas échangé nos numéros de téléphones, ça m'a fait
paniquer. Cette idée-là, ne jamais le revoir, une angoisse, un désespoir
!
Je suis sortie, je me suis mise à courir. J'ai vidé ma panique à chaque foulée.
Quand j'ai commencé à manquer de souffle, j'ai élaboré des plans. Impossible
d'accepter, impossible de ne pas revoir cet homme, Pierre, son prénom
m'envahissait déjà.
Je pouvais retourner dans ce restaurant par exemple, oui c'était une bonne
idée. Il avait l'air d'être un habitué. Il y retournerait sûrement.
Tous les midis, s'il le fallait, je retournerais m’asseoir à notre table et je
l'attendrais. Je deviendrais vieille peut être, les serveurs apprendraient à me
connaître, ils parleraient de moi, je deviendrais une légende :
« Elle est là depuis toujours, elle attend un homme qu'elle a connu ici,
il n'est jamais revenu, mais elle l'attend toujours. »
Je pleurais de plus belle sur le sort de cette pauvre vieille.
En descendant dans le métro, je cherchais une autre idée. Je pourrais demander
son nom, au moins, au restaurant. Je n'ai que son prénom. Si j'ai son nom, je
peux le retrouver dans l'annuaire. S'il est sur liste rouge… Je raconterais mon
histoire déchirante à l'hôtesse des renseignements, je la ferais pleurer sur
mon histoire d'amour tragique, je lui dirais que ma vie en dépend, je
trouverais, je trouverais.
Tandis que je faisais pleurer la demoiselle sur mon pauvre sort, mes mains,
nerveusement, torturaient un bout de papier perdu dans le fond de ma
poche.
Je sortis du métro quelques stations plus loin. J'avais toujours peur, aucun
des scénarios ne m'avait rassurée. Je voulais agir, que cette angoisse
cesse.
Que pouvais-je faire maintenant ? De toute façon, il fallait attendre
demain.
Attendre toute une nuit sans savoir si j'allais le revoir ? Je n'y
survivrais pas.
Je décidai de téléphoner à tous les Pierre que je trouverais dans le bottin,
d'y passer la nuit s'il le fallait. En montant l’escalier qui me menait chez
moi, j'ai pensé qu'il était possible qu'il n'ait pas envie de me revoir. S'il
en avait eu envie, il m'aurait donné son téléphone ou il m'aurait demandé le
mien. Non, il s'était juste diverti un après-midi. J'avais perdu mon job pour
rien, pour un étranger qui se foutait de moi. J'étais une idiote, stupide,
débile, avec mon cœur d'artichaut.
J'étais en colère en arrivant sur le pas de ma porte, en colère contre moi,
contre lui, contre moi surtout. Je me suis remise à pleurer en cherchant les
clés dans mon sac, je ne les trouvais pas. J'ai vidé mon sac sur le palier en
gémissant. J'ai vidé mes poches, j'ai vu ce petit morceau de papier tout
torturé.
Un morceau de nappe en papier, rouge, comme celle du café où nous nous étions
quittés. Je l'ai regardé de plus près, déplié, lissé, dessus, il y avait un
numéro de téléphone avec juste un mot : « J'espère. »
jeudi 20 novembre 2008
L'amoureuse extrait
Par Paco le jeudi 20 novembre 2008, 09:38 - L'Amoureuse
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